texte de Marina Pastor pour Léa Bergez

Géographies volontaires 

          Les cités, nébuleuses qui s‛étendent discontinuellement sur l‛espace,  agglomérations ayant tendance à se convertir en mégalopoles n‛ont pas encore couvert toute la planète avec tous leurs noyaux de concentration. Dans ces  zones libres, ces vides,  se situent les oeuvres de Léa Bergez.

            Les natures, cosmos qui par une sorte de mécanisme cannibale  convertissent la réalité urbaine en une sorte de crevasse, de contretemps au désir, se résolvent dans le naturel, cela qui se définit toujours, d‛une manière  ou d‛une autre, comme « l‛autre », comme un lieu sans limite qui se mesure entre les villes, entracte ou intermède de ce qui arrive là-bas. Les peintures  de Léa développent en cela leur ambiance, mais elles ne découlent pas de la nostalgie pour un passé ou un espace déjà irrécupérable, elles ne veulent  pas retenir, ni pour un instant, le désir ardent d‛une quelconque classe de condition qui, comme humains, ne nous appartient plus. Ses travaux naissent  d‛une dimension critique favorisée par la tension entre le panoramique et le détail, tension dans laquelle les deux sont altérés, ne se révèlent pas  homogènes et enrichissent l‛expérience de notre quotidien. Le naturel est ici le laboratoire où nous expérimentons le « quoi-faire » de nous même et qui  se montre comme temps, celui de la superficie picturale, mais aussi le temps intime, celui de notre construction qui dans l‛oeuvre de Léa va beaucoup  plus loin que celle de notre rôle de spectateur.

          Léa propose une nouvelle synthèse entre nature et culture, avec  un support conceptuel qui a d‛inédite la composition d‛un temps renouvelé, celui qui se respire sur la superficie poreuse des textures, des coups de  pinceau ; celui du devenir du naturel à une époque qui, bien que se prétendant comme celle de la visibilité totale, médite rarement sur la vision même. Si  notre patrimoine personnel d‛images a un besoin continuel de visualiser des symboles, les images de Léa Bergez paraissent être le résultat d‛un  imaginaire qui travaille au-delà de notre iconologie urbaine, nous recentrant sémantiquement au-delà de notre parasitisme, de notre conceptualisation  comme simples consommateurs, comme producteurs accélérés de déchets; peut-être parce que nous avons seulement conscience de notre environnement  quand celui-ci entre en crise. Pendant ce temps, nous paraissons nous alimenter de tout ce qui disparaît de manière presque instantanée. C‛est  peut-être pour cela qu‛aujourd‛hui le naturel nous apparaît toujours sous l‛égide de la survie. De cette dimension de confusion significative, les travaux  de Léa invitent à abandonner la contemplation, la simple complaisance de la superficie picturale, pour nous faire changer les limites du binôme présence/absence, pour nous faire entrer en scène et expérimenter cette deuxième réalité indocile, critique et transgressive.

           Transgression : les peintures de Léa nous montrent notre culture de la consommation dans ses déchets empilés, devenus montagnes, notre  civilisation dans sa poubelle plastique et monétaire. En elles, les mégots nous font ressentir la respiration agitée, la toux; les résidus, la propre satiété,  métaphores de toute forme d‛excés, obscénité de cette machine infernale  qui parait capable de transformer n‛importe quelle chose en dépouille, ceci  est notre sol nourricier, fertilisant synthétique que nous occultons en de verts containers qui nous font l‛oublier et oublier, qui envoient dans l‛au-delà  ces productions de la civilisation. Les résidus urbains occupent aussi ces vides que nous définissions au début, authentiques dépotoirs de désirs qui ne se  rassasient pas avec le gaspillage et qui suivent leur propre vie de consomption en cette terre inhabitée, cet espace qu‛occasionnellement nous apercevons  quand nous tentons de nous échapper, lorsqu‛on ne peut plus supporter la surproduction de nous-même et de nos désirs, la surexploitation du naturel. Nous, qui sommes aussi un troupeau agité et sortant des limites du tableau dans la peinture de Léa Bergez, habitons ce micro-climat qui est  aussi social, dans cette même dévastation de l‛espace vital par accumulation expérimentale, par une surdimension de l‛urbain, par incapacité d‛établir la propre communication sociale.           Si nous avons affirmé que les travaux de Léa Bergez sont tissés de  temps, ce n‛est pas seulement parce qu‛ils concernent cette composition de nous-même, mais aussi parce que sur la surface picturale se génère un  dynamisme qui fait que l‛artifice en est absent ; ils se constituent comme la copie entre le naturel et le naturel, ce voyage dans lequel nous nous trouvons  avec la mesure de la durée. Les uniques lois présentes ici sont celles que marque le lieu naturel, definí comme celui dans lequel le devenir se transforme en critère,  dans lequel sont impossibles les annotations temporelles. Avec lui, l‛écologie du paysage se mélange à celle del‛humain grace à l‛interaction du microcosmos,  du détail amplifié jusqu‛à cequ‛on ne puisse presque plus le reconnaître, et du macrocosme, panorama dans lequel les figures sont parfaitement intégrées. Avec cela nous devenons actifs : rien dans les peintures de Léa ne paraît être à notre mesure, mais en elles nous trouvons les dimensions du monde que nous laissons échapper à notre vision quotidienne, au-delà des amplifications ou réductions des artifices techniques.  Sans doute ce fait éloigne-t-il ces oeuvres de l‛instantané photographiques en les amenant beaucoup plus loin puisqu‛elles supposent une dérive du temps  vers l‛espace, un détour imaginaire du rebut au recyclage, une inversion qui transforme la donnée ridicule en contexte. L‛anecdotique révèle ici plus une  manière d‛être que de se tenir.

          Une dérive de l‛espace vers le temps : au-delà du reconnaissable,  de la distance, dans ces oeuvres surgit la volonté d‛une ambiance informelle, un fil d‛Ariane qui nous guide dans le labyrinthe de trois territoires dynamiques,  celui des superficies picturales qui accueillent une triple densité : chromatique, matérielle et conceptuelle dont le jeu est inhabituel ; entre le détail et le  panorama se génère une tension que nous devons réaliser au-delà de notre passivité de spectateur. Entre ces trois dimensions nous devons réaliser  des continents de liaisons dans un globe terrestre constitué comme pure extension plastique et que nous pouvons faire sortir de sa trajectoire orbitale,  générant ainsi et avec Léa une troisième nature, celle que nous pouvons laisser émerger d‛une manière volontaire, celle que nous acceptons comme sylvestre,  comme sauvage. Triplicité : remplir de nouveau l‛infini au sein du naturel qui nous entoure, un infini négatif s‛approchant de la volonté d‛un insecte, d‛un  microcosmos du détail en l‛amplifiant mais aussi d‛un infini positif dans la dimension de la distance que génère le paysage, qui le convertit en un panorama. Dans les peintures de Léa, nous devons trouver entre les deux notre propre position dans le monde, cette position de proximité qui  ne transforme pas le naturel en quelque chose de lointain ; cette atmosphère de fusion entre la figure et le fond, dans laquelle les deux sont remarquables ; ce lieu qui se trouve bien au-delà de notre consommation urbaine de l‛espace, plus loin que cet emplacement quotidien dans lequel le temps nous est compté  continuellement, dans lequel nous ne consistons qu‛à passer. Peut-être que pour cela, une des choses qui définisse le mieux la peinture de Léa Bergez est que le  paysage ou environnement est celui qui s‛écoule, tout comme la planète tourne, il n‛est pas empaqueté comme expérience, expérimentation ou panorama. Il est  une énigme.           En fait, les oeuvres de Léa Bergez rompent avec ces ambiances  quotidiennes dont nous ignorons les délicates structures et qui nous ramènent à un temps profond, celui qui se crée dans les fissures et les cassures de ce qu‛on  appelle les civilisations, qui les met en contact, qui nous fait trouver en elles quelque chose de commun. L‛oeuvre de Léa s‛amplifie en même temps que  s‛élargit notre expérience. Ce caractère dynamique fait que sa peinture est à la fois parfaitement achevée et en cours de réalisation, elle a sa propre vie, sa propre haleine, cet élément qui nous remue jusqu‛à une expérience sensible qui n‛est pas au milieu de l‛image, ce qui l‛amène vers sa disparition, élément  magique ou mystérieux de ses tableaux, énigme de l‛espace comme nous l‛avons nommée auparavant. Le déterminant n‛est pas pour autant ici l‛iconicité quant  aux dimensions quantitatives mais la contingence et la permanence d‛un substrat qui est toujours au-delà du représenté, en chacun de nous, dans ce petit coin où nous pouvons encore apercevoir une culture qui ne soit pas impérialiste, un mode de vie qui cultive la conduction des forces naturelles et non leur impossible  soumission.

           Le naturel et sa diversité prend dans les oeuvres de Léa cette versatilité et cette variété de points de vue, de points de fugue derrière lesquels se révèlent des hétérotopies, des espaces qui se trouvent au-delà de l‛homologation  universelle, au-delà de la mondialisation de la culture, de l‛uniformisation des structures vitales, des lieux qui se trouvent dans les particularités des modes de vie,  dans les corrélations du désir générées dans les scènes quotidiennes. Après tout, il s‛agit seulement d‛apprendre que le paysage est géographie volontaire. 

Marina pastor 2002

Critique d‛art et professeur de philosophie à l‛université de Valencia 

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